Juillet 1942

Aachen, Allemagne

« Quand nous serons dans le train et connaîtrons notre destination, nous vous le ferons savoir, si cela nous est possible. »

La dernière lettre de Berta Keller-Moses

Tels furent les mots choisis par Berta Keller-Moses dans la dernière lettre qu'elle addressa à ses fils Kurt et Siegfried depuis son domicile d'Aachen, la veille de sa déportation au ghetto de Theresienstadt.

Berta Baum et Max Keller se marièrent en 1919 et s'installèrent dans le village de Warden, en Rhénanie (Allemagne), où vivaient cinq familles juives. Leur mode de vie était celui des Juifs religieux de l'époque. Max possédait une ferme agricole et vivait du commerce du bétail. Berta et Max eurent deux fils, Kurt (né en 1920) et Siegfried (né en 1923). Max avait servi dans l'armée allemande durant la Première Guerre mondiale et été décoré de la Croix de fer. Blessé lors d'une attaque au gaz moutarde, il ne retrouva jamais sa vigueur d'antan et mourut en 1925.

En 1938, Kurt et Siegfried entamèrent tous deux une formation agricole. Kurt parvint à quitter l'Allemagne pour la Suède. Le centre de formation agricole de Siegfried à Steckelsdorf fut endommagé durant la Nuit de cristal et il s'enfuit au village retrouver sa mère. Berta vendit la maison et les terres pour la moitié de leur valeur et déménagea à Aachen avec Siegfried. En mars 1939, Siegfried se sépara de sa mère et émigra en Eretz Israel (Palestine mandataire) avec l'organisme Aliyat Hano'ar. Il ne revit jamais sa mère.

En 1940, Berta se remaria avec Philip Moses. Malgré la fortune de Philip et le fait qu'il avait un fils ainsi que d'autres proches aux Etats-Unis, Berta et Philip ne purent quitter l'Allemagne. 

En juillet 1942, Berta et Philip furent déportés d'Aachen au ghetto de Theresienstadt. Philip périt à la fin du mois d'août. En janvier 1943, Berta fut déportée à Auschwitz, où elle fut assassinée. En 1992, Shimon (Siegfried) Keller soumit une Feuille de témoignage en mémoire de sa mère Berta. En 2013, dans le cadre du projet « Rassembler les fragments », Shimon fit don à Yad Vashem des lettres de sa mère afin d'assurer leur conservation.

Juillet 1942

Bien chers enfants,

J'espère que vous avez reçu les dernières cartes postales que nous vous avons envoyées pour vous faire nos adieux. Nous ne connaissions pas alors la date exacte [de notre départ]. 
Comme Père chéri [Philip Moses] l'a déjà écrit, nous partons le 25, il semble donc que nous nous reverrons plus tôt que nous ne le pensions.

Nous vous envoyons une photo de nous en guise de cadeau d'adieu, en espérant que vous la recevrez. En effet, je souhaiterais que vous connaissiez Père chéri et nous espérons vraiment que cela se produira bientôt.

Maintenant chers enfants, portez-vous bien et priez pour nous, que notre Dieu bien-aimé nous protège et nous garde tous.

Betty chérie, nous te souhaitons aussi, ainsi qu'à tes parents et à tes frères et sœurs, beaucoup de bonnes choses.


Quand nous serons dans le train et connaîtrons notre destination, nous vous le ferons savoir, si cela nous est possible.

Kurt chéri, écris à Siegfried que nous nous rapprochons un peu de lui. Dieu dans sa bonté nous réunira peut-être.
Je rends grâce à Dieu de m'avoir unie à cet homme merveilleux [son deuxième mari, Philip] qui m'aime tellement. Ma photo n'est pas très bonne. C'est une photo de passeport. Vous me reconnaîtrez.

Je vous prends maintenant de nouveau dans mon cœur dans un élan d'amour et de chaleur infinis.

Je vous embrasse et vous serre contre moi plusieurs milliers de fois.

Maman qui vous aime.


Philip ajoute :
Je vous salue aussi de tout mon coeur.
Adieu, bien à vous, Papa
Cher Kurt, si tu es en contact avec Walter [le fils de Philip], informe-le du changement d'adresse.

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