A travers le prisme de l'histoire

Parcours d’une enfant cachée pendant la Shoah

Clairette Vigder, 7 ans, une fillette juive sauvée grâce à un réseau catholique de la Sarthe

Moshe Cukierman, membre du club sportif Bar Kochba de Lodz en Pologne, pose à côté de son vélo au début des années 20   Plus de photos

Quand la Seconde guerre mondiale éclate, la famille Vigder vit dans le 11e arrondissement de Paris, au 13 rue de la Forge-Royale. David, le père, né en Roumanie en 1897 est artisan tailleur. Son épouse Itta est femme au foyer. Le couple a une fille aînée, Clairette, suivie d’Isidore, qui naîtra en 1941.

En 1942, sous le coup des lois anti-juives mises en place par les Allemands dans la zone nord de la France, la situation des Juifs de Paris empire. Clairette et son jeune frère ne sont plus autorisés à sortir. La fillette commence alors à lire et à écrire. Elle remplit ses cahiers d’écoliers avec une écriture appliquée et soignée. Mais surtout, elle s’adonne à sa passion : le dessin, qui lui permet d’exprimer ses craintes et ses espoirs. Le papier étant rare, elle utilise ce qu’elle a sous la main. Des sous-verres ou des boîtes de camembert lui servent de support pour reproduire les oiseaux aux couleurs vives ou autres paysages printaniers qu’elle ne peut plus contempler.

Les Vigder vivent reclus, essayant de rester discrets et d’éviter les rafles. Mais en janvier 1943, le père, David Victor Avraham est arrêté à son domicile et conduit à Drancy.

En mars 1943, deux policiers frappent au domicile d’Itta Vigder, restée seule avec ses deux enfants. Ils la préviennent qu’ils reviendront les chercher dans un mois ou deux, quand Isidore aura 2 ans. Vraisemblablement un geste bienveillant, qui laisse le temps à la jeune mère de famille de s’organiser. Itta décide de quitter le domicile familial. Elle laisse ses effets personnels à une voisine, qui, par peur d'être démasquée, se sépare de tout, à l'exception des dessins de Clairette. 

Chez nous

Grâce au concours de l’OSE (Œuvre de secours à l’enfance), Itta est cachée à Paris pendant que Clairette, 7 ans et Isidore (Zizi) 2 ans à peine, sont d’abord confiés à deux familles catholiques qui les traitent durement et ne les nourrissent pas suffisamment. Puis, à l’été 1943, ils sont enfin placés chez la famille Noël, qui réside à Noisy-le-Grand.

Lucien Noël, employé au Gaz de France et son épouse Marie s’occupent avec chaleur et dévouement des 2 enfants. Clairette devient une deuxième maman pour son petit frère Zizi. Elle peut correspondre avec sa mère par l’intermédiaire de leur sauveur, qui se rend chaque jour à Paris pour son travail et rencontre Itta. La mère remet à Lucien des paquets contenant des lettres, des vêtements, des bonbons, tandis que la fillette lui confie ses lettres et ses dessins, qui illustrent son quotidien et celui de son frère.

Une lettre du 25 septembre 1943 écrite par Clairette témoigne de la douceur de vivre retrouvée des enfants :

"Ma chère petite maman,
Zizi n'est plus abruti, il est comme ché nous, il saute, il chante, il danse et il comense à parlé… La dame et le monsieur nous aime bien."

Sur un dessin, Clairette a représenté la maison des Noël, son nouvel environnement qu’elle qualifie de "chez nous". On peut y voir un chat, une lapine et ses lapins, des poules. Elle-même s’est dessinée aux côtés de "la dame" et de son petit frère dans sa poussette.

Malheureusement, les enfants contractent une maladie infectieuse en novembre 1943. Marie Noël les conduit chaque semaine à une consultation de l’hôpital Saint-Louis à Paris. Mais pour faciliter leur traitement médical, l’UGIF (Union générale israélite de France) prend le relais et place Clairette et Isidore dans une de ses maisons d’enfants, rue Lamarck.

La Sarthe, plaque tournante du sauvetage

Itta redoute que Clairette et Isidore ne soient déportés. Elle se tourne vers des amis juifs, les Schwartz également originaires de Roumanie, dont la fille Georgette s’est convertie au catholicisme. Georgette est alors la secrétaire du père Théomir Devaux, à la tête du réseau de sauvetage catholique parisien Notre-Dame de Sion, qui extraira des centaines d’enfants juifs de la déportation.

Georgette, à la demande du Père Devaux, est chargée d’accompagner des enfants juifs de la rue Lamarck vers des cachettes sûres en dehors de Paris. Elle prend alors Clairette et Isidore sous son aile et les conduit au monastère de Théomir Devaux dans l’attente d’une cachette définitive. Le lendemain, les enfants sont envoyés par l’intermédiaire d’un autre convoyeur, dans la Sarthe.

Là, se trouve la ferme des Guilmin, à Péloisières, à quelque 6 kilomètres de Bonnetable. Albert et son épouse Germaine, sont en quelque sorte les représentants locaux du Père Devaux. Leur habitation constitue un point de transit qui hébergera plus d’une centaine d’enfants et adultes juifs, le temps de les transférer vers des abris sûrs de la région.

Clairette et Isidore sont recueillis par une veuve et sa fille mariée, installées à Bonnetable. La journée, Clairette qui a alors 8 ans, suit des cours au pensionnat catholique pour filles dirigé par Gabrielle Morin. Le soir, elle rentre dans la famille qui la cache sous une fausse identité. La plupart des élèves sont internes, mais Morin accepte, en pleine conscience, des externes juives, en dépit des risques de dénonciation et de déportation qu’elle encoure. Outre Clairette, deux autres fillettes trouvent refuge dans son institution, les sœurs Aline et Nicole Benveniste.

A la fin de la guerre, Clairette et Isidore retrouvent leur mère et les croquis de Clairette. Leur père, David Victor Avraham Vigder a été déporté par le convoi 64 du 7 décembre 1943 à Auschwitz, où il trouvera la mort.

Le 27 octobre 1985, Yad Vashem reconnaissait Albert et Germaine Guilmin comme Justes parmi les Nations.
Le 23 juillet 1998, Yad Vashem reconnaissait Lucien et Marie Noël comme Justes parmi les Nations.
Le 16 juin 2009, Gabrielle Morin et Georgette Schwartz étaient à leur tour reconnues par Yad Vashem comme Justes parmi les Nations.