A travers le prisme de l'histoire

Le vrai-faux consul Skornicki-Montero

Moshe Cukierman, membre du club sportif Bar Kochba de Lodz en Pologne, pose à côté de son vélo au début des années 20   Plus de photos

Si le rôle des diplomates étrangers dans le sauvetage de Juifs pendant la Shoah est un phénomène connu, l’histoire de Samuel Skornicki est particulièrement remarquable

"Voici donc à Saint-Etienne une maison comme les autres et qui est cependant une maison hantée. Nous sommes cours Fauriel, dans la belle demeure affectée au Consulat d'Espagne : un officier et une dizaine d'hommes de la Gestapo viennent de s'introduire dans le jardin, essayant de perquisitionner dans les dépendances. Ils sont à la recherche de l'ancien propriétaire de la villa.
Soudain, un petit homme râblé, puissant et vif, surgit de la maison, administre un magistral coup de pied sur les arrières d'un des Allemands, et fait mettre l'officier au garde-à -vous en s'écriant :
- Je suis le Consul d'Espagne, représentant le Caudillo* en France. Sortez !
Les policiers du grand Reich se retirent, pliés en deux. Quelques heures après, le Major-Kommandant de la Place de Saint-Etienne présente lui-même ses excuses :
- Monsieur le Consul, j'espère que cet incident n'aura pas de conséquence fâcheuse pour l'amitié de nos deux pays, et je suis venu vous dire personnellement mes regrets.
- Monsieur le Major, je veux bien ne pas donner suite à cet incident, mais vous me voyez contraint d'exiger de vous une lettre officielle.
- Mais naturellement, et je vais vous l'envoyer dès mon retour à la Kommandantur.
Il tint parole sans flairer le moins du monde tout le comique de la situation.
Car cet irascible et digne personnage, qui occupait les fonctions très officielles de Consul fasciste, n'était autre que Samuel Skornicki, un Juif polonais, condamné à mort par la Gestapo de Toulouse, recherché par le Sichereitdienst (Services de Sécurité SS), et qui poussait la coquetterie jusqu'à avoir collé sur son passeport diplomatique la photo signalétique détenue par les Archives de police allemande.
Ajoutons que le distingué diplomate, pourtant polyglotte, ne parlait pas un mot d'espagnol. Mais il n'en tenait pas moins tranquillement son rôle avec une acrobatique maestria qui défiait les pires dangers.

Ces quelques lignes ont été rédigées par Jean Nocher, résistant et fondateur du groupe clandestin Espoir et publiées en 1974 dans le recueil de récits du colonel Rémy, La Résistance dans le Lyonnais.

Une anecdote qu’on croirait tout droit sortie de l’imagination fertile d’un romancier ou auteur de théâtre. Et pourtant, il s’agit bien-là d’une histoire authentique, celle de Samuel Skornicki, alias Santos Montero Sanchez, faux consul d’Espagne qui va extraire de la mort des centaines de Juifs pendant la Shoah.

Un Juif polonais devenu espagnol

Samuel Skornicki voit le jour à Tomaszow Mazowiecki, en Pologne, en 1899. En 1923, il s’installe à Paris avec son épouse Raizel-Rosalie Sliwinsky née à Lodz, où il entreprend des études de droit et obtient un diplôme en droit civil. La plupart de ses clients sont des Juifs également originaires de Pologne.

Samuel Skornicki affiche des vues socialistes. Le couple, Juifs laïques, mène alors une vie confortable dans un grand appartement parisien. En 1934, il accueille avec joie la naissance d’Arlette, fille unique.

Après la défaite de la France contre l’Allemagne en juin 1940, les Stornicki partent pour Toulouse, en zone libre. Arlette est placée chez une famille chrétienne, dans la commune de Lavaur où ses parents viennent la voir régulièrement. Stornicki, détenteur d’un passeport en règle et d’un visa en cours de validité aurait pu s’exiler aux Etats-Unis, où sa mère et ses frères et sœurs sont installés. Mais celui qui a combattu Franco dans les rangs des Républicains en Espagne avant la Seconde Guerre mondiale refuse de fuir. "Mon père voulait vivre en France, le pays de la liberté et des droits de l'homme", se souvient Arlette.

A Toulouse, Skornicki dirige officiellement une usine textile. Officieusement, il s’illustre dans la résistance, distribue des tracts, aide les pilotes britanniques à rejoindre l'Espagne et fabrique des faux papiers. Parmi les autres membres de son réseau, on compte la femme et le frère d’André Malraux.

Pris à plusieurs reprises pour un ressortissant espagnol, il a l’idée de changer d’identité. On lui fait alors rencontrer le président la Croix-Rouge espagnole. Par son intermédiaire, Skornicki fera libérer plusieurs détenus français du camp de Miranda et rentre en contact avec Enrique, le consul espagnol, en poste à Saint-Etienne. Ce dernier, de tendance franquiste, est à la recherche d’un homme de confiance, doté d’une formation juridique et de compétences administratives.

De skornicki à Montero

Les deux hommes se rencontrent et en dépit de leurs divergences politiques, le courant passe entre eux. Skornicki n’a aucun titre pour devenir agent consulaire, il est en outre recherché par la police de Vichy et la Gestapo de Toulouse pour ses activités clandestines. Mais le consul a besoin d’un attaché juridique introduit dans les milieux juifs, pour l'aider à gérer les nombreuses demandes de Juifs souhaitant quitter la France et l’Europe nazie. Il engage Skornicki comme conseiller juridique à l'ambassade et l’autorise à aider ses coreligionnaires. Mais pose toutefois ses conditions : il ne souhaite pas être compromis dans une affaire de résistance et veut pour adjoint un Espagnol de naissance. Skornicki doit se choisir un nom. Il remarque une bouteille d’alcool sur le bureau du consul : une liqueur Montero.

C’est ainsi que Samuel Skornicki devient Santos Montero et sa femme, Rosa Montero. Tous deux reçoivent des papiers d’identité du consulat en tant que citoyens espagnols.  

Skornicki, investi de ses nouvelles fonctions, prend ses marques et cultive ses relations avec l’occupant allemand, ce qui lui permettra par la suite de réaliser ses opérations de sauvetage. Il devient un adepte du double-jeu. La ficelle est énorme, mais Skornicki-Montero tient son rôle à la perfection. Alors qu’il ne parle pas un mot d’espagnol, il est soutenu par le personnel du consulat, des républicains espagnols pour la plupart, qui garderont secrète sa véritable identité.  Progressivement, il gagne la confiance du consul, jusqu’à lui rédiger ses discours.

Quand en 1942-1943, le consul quitte la France et retourne en Espagne, c’est Skornicki qui est nommé pour le remplacer, intronisé lors d'une somptueuse cérémonie de passation des pouvoirs en présence de représentants du régime de Vichy, de l'armée allemande et de la Gestapo. Le consul prononce un discours écrit par son attaché auquel il confère publiquement "toute sa confiance". Skornicki-Montero est ainsi promu consul espagnol par intérim à Saint-Étienne.

Consul à la place du consul

Sous sa houlette et sous couvert du principe d’extraterritorialité, le consulat devient une plaque tournante où on falsifie des documents, cache des armes, héberge des Juifs et des personnes recherchées. Lors de ses rencontres avec la Gestapo, Skornicki entrevoit des listes de Juifs recensés pour une prochaine arrestation. Il réussit à lire à l'envers certains noms, à les mémoriser et à prévenir les Juifs en question. C’est ainsi qu’il sauvera Léon Kleiman et sa famille d’une rafle de la Gestapo, en venant les avertir chez eux, à leur domicile.

Voici un extrait de la lettre (visible dans sa totalité ci-dessous) que Leon Kleiman écrira à l’attention de Skornicki après la guerre :

Si en ce moment je suis en vie, je le dois exclusivement et uniquement à vous. Toute ma vie mes pensées iront vers vous et vers votre famille, puisque à la veille d’être pris par la Gestapo, vous êtes venu me chercher dans la voiture du consul et avec l’accord de ce dernier, et grâce à vos paroles convaincantes, je me suis décidé à vous suivre, et dans la même nuit, la Gestapo venait me chercher pour m’exécuter, à mon domicile. Vous avez ensuite hébergé dans les locaux du consulat ma famille et moi en acceptant tous les dangers et tous les risques avec une abnégation et un désintéressement dont je ne saurais jamais assez louer les mérites.

Autre fait de résistance de Skornicki : il réussit à obtenir des exemptions pour des milliers de citoyens espagnols réquisitionnés pour le STO (travail obligatoire) en Allemagne, en se basant sur une convention consulaire conclue entre la France et l’Espagne.

Le consulat est aussi un abri sûr pour les hommes du mouvement de résistance « Combat », dont Skornicki fait partie. En mars 1944, se déroule l’événement décrit plus haut par Jean Nocher. Suite à une attaque de la résistance française sur un train allemand près de Saint-Étienne, les Allemands perquisitionnent une par une, toutes les maisons. Une unité de policiers arrive au consulat. Avant même qu’ils ne puissent entamer leurs recherches, le consul surgit de l’édifice et les mets vivement dehors, à renfort de coups de pied. Le soir même, le commandant de la police allemande de Saint-Etienne se présente au consulat pour s’excuser auprès de Skornicki et lui remettre une mitraillette pour qu’il puisse se protéger. Skornicki donnera l’arme aux hommes de Combat qui avaient attaqué le train et se cachaient à ce moment-là dans la cave du Consulat.

Un héros justement reconnu

Après la libération de la France, les Skornickis retournent à Paris. Ceux que le faux consul a sauvés lui écrivent des lettres de remerciements pour lui éviter d’être pris pour un collaborateur, lui qui avait accueilli des nazis au consulat et s’était lié d'amitié avec des membres de la Gestapo pendant son mandat. En 1945, le livre de Jean Nocher, "L’aventure héroïque de Skornicki-Montero, patriote français" est publié. La même année, le gouvernement français décerne à Samuel Skornicki la médaille du mérite pour ses activités dans la résistance.

Skornicki décèdera à Paris en 1974.

En 2019, sa fille, Arlette Ziessholtz-Foldes, a fait don de documents et de photographies à Yad Vashem dans le cadre du projet national "Collecter les fragments", dont certains sont présentés ici.