A travers le prisme de l'histoire

Des assiettes de Pessah racontent le pillage des biens juifs pendant la Shoah

Une assiette de Pessah prise par Albert Samuel dans un domicile juif parisien, dans le cadre de la confiscation organisée de biens juifs en 1944 Une des illustrations de l’assiette de Pessah représentant les fils sages

En 1942, en France, la politique d’aryanisation déjà bien mise en place par le régime nazi, passe alors par une dépossession totale des Juifs. On leur prend tout, jusqu’au plus simple de leur objet personnel, jusqu’au plus courant de leur ustensile quotidien. Ce programme nazi pour le pillage des biens juifs porte un nom : "Opération Meuble" (Möbel Aktion)". Il s’applique en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Mais s’il a pu atteindre des proportions aussi énormes à Paris, c’est grâce à la coopération des autorités françaises de Vichy.

A cette époque, de vastes entrepôts voient le jour dans le centre de la capitale française, essentiellement à proximité des gares. Ils sont établis dans des immeubles qui appartenaient à des Juifs avant la guerre, et qui, avec l’occupation de Paris, ont été réquisitionnés. Ces sites fonctionnent alors comme des camps de travail : on y trie et entrepose les biens volés aux Juifs contraints à la fuite ou à la déportation. Sur place, la main-d’œuvre est juive. Les équipes de travailleurs ne sont autres que des prisonniers de Drancy "préservés contre les envois vers l'est", soit pour être issu de mariages mixtes, soit pour être de nationalité étrangère d’un pays neutre, comme les citoyens turcs.

Dans une maison des Rothschild

Parmi ces derniers, Albert Samuel. Originaire de Turquie, il s’installe en France avec sa femme Esther, où naissent leurs deux fils, Michel (en 1932) et Maurice (en 1937). En juillet 1942, dans le cadre des arrestations massives de Juifs à Paris, Albert est arrêté et emprisonné au camp de Drancy. Là-bas, il voit des Juifs partir pour l’est, dans des wagons à bestiaux. Des transports dont l’issue vers l’horreur ne fait aucun doute pour Albert Samuel, alors terrifié à l'idée de subir le même sort, a récemment confié son fils Michel à Yad Vashem. Mais Albert sera libéré du camp. Il est détaché, pour le compte des Allemands, dans un en entrepôt nazi.

Son équipe de travail opère dans différents lieux parisiens. Un jour, Albert et ses camarades d’infortune sont envoyés, sous la responsable de leur chef des travaux, vider le contenu d'un domicile particulier - une propriété, selon Michel, qui appartenait à la famille Rothschild. Sur place, Albert réussit à dissimuler trois assiettes de Pessah (la Pâque juive) sous ses vêtements. Deux d’entre elles ont été remises aux collections de Yad Vashem.
Ces assiettes faisaient partie d'un service pour Pessah (plutôt que du traditionnel plateau du Seder). Au centre de chacune, on peut lire le mot en hébreu "Matsa" (pain azyme), entouré de scènes représentant la sortie d'Egypte, des illustrations tirées de la "Haggadah d'Amsterdam". De telles assiettes ont été fabriquées et vendues dans les années 1920 à Londres, puis à Paris.

La famille Samuel a pu survivre à la Shoah. Les fils, cachés dans le sud de la France, ont retrouvé leurs parents à la fin de la guerre.

Ces assiettes, qui reviennent sur le parcours personnel d'Albert Samuel, permettent également de mieux comprendre la façon dont le projet de pillage de la propriété juive était organisé en France.

Avec la coopération de Vichy

Car ces activités de spoliation et de stockage sont un exemple de la collaboration étroite qui unissait le gouvernement de Vichy et les forces d'occupation nazies. Un comité avait été créé qui faisait le lien entre les services de transport français et le bureau du dignitaire nazi en charge des opérations.

Pendant plus de deux ans, des camions ont parcouru les rues de Paris pour transporter l’ensemble des biens volés dans des maisons juives. Ces véhicules, leurs chauffeurs et les ouvriers mobilisés, tous étaient français.

Les fonctionnaires nazis se rendaient sur place, procédaient à un inventaire, le signaient, puis mettaient les appartements sous scellés. Les domiciles juifs ont ainsi été complètement vidés de leurs meubles et de leur contenu, jusqu'aux plus petits des objets qu’ils contenaient.

Officiellement, le fruit des pillages était destiné aux Allemands amenés à se reloger dans les régions d'Europe occupées par les nazis. Mais dans la pratique, ceux chargés de cette opération pouvaient choisir des articles marqués et affichés, comme dans un grand magasin.

Les deux assiettes prises par Albert Samuel dans un domicile juif parisien, en 1944, dans le cadre de la confiscation organisée de biens juifs, ont été confiées en 2017 à la collection d’objets de Yad Vashem par son fils Michel Samuel, originaire de France, qui a raconté l’extraordinaire histoire de leur provenance.