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The International School for Holocaust Studies

L’art et la Shoah




«Me trouvant désormais à la lisière entre vie et mort, sachant que je ne survivrai pas, je souhaite prendre congé des mes amis et de mes œuvres. Je lègue mes oeuvres au Musée juif, à construire après la guerre. Adieu mes amis. Adieu au peuple juif. Une telle catastrophe ne doit plus jamais se reproduire, ne le permettez pas.»[1]

L’art est un moyen d’expression qui existe depuis des milliers d’années.
La Shoah est sûrement l'événement le plus catastrophique du XX ème siècle.
Après la montée en puissance du nazisme et l'entrée dans la seconde guerre mondiale, les juifs devinrent les principales victimes. C'est ainsi qu'en 1945 on dénombra environ 6 millions de juifs tués dans les camps, dans les ghettos et par fusillades. Pour illustrer et extérioriser la souffrance vécue, et parfois même pour témoigner lors des procès, l'art a été un moyen d'expression répandu. Nous allons particulièrement nous pencher sur le rapport entre l’art et la Shoah. L’art peut-il participer à la transmission de l’histoire de la Shoah ? Peut-on se servir de l’art comme un témoignage et un moyen d’extérioriser les souffrances subies ?
Le problème de la représentation artistique de la Shoah est de savoir comment donner un sens visuel au fait que six millions de juifs ont été exterminés systématiquement ? Ce fait est au-delà toute capacité humaine!
Est-il possible de représenter la Shoah? Ou peut-être vaut-il mieux choisir uniquement des symboles ou rester dans l’abstrait?
La solution à tout ce qui précède demeure dans deux questions essentielles:

  1. Qui est l'artiste ?
  2. Pourquoi traite t il de la Shoah ?

Qui est l’artiste durant la période de 1933-1945? Pourquoi l’homme créa pendant cette période? Quelle est sa motivation?
Au cours de cette période, nous trouvons le travail artistique de la victime (Juifs et non-juifs), le bourreau et celui du témoins (la population locale de l’époque).

Selon Prof Ziva Amishai - Meisels, chercheur en art de la Shoah, il y au moins quatre sortes d’expression d’art durant cette période:

  1. L’art officiel comme instrument de propagande nazie
  2. L’art comme outil de résistance spirituelle
  3. L’art comme perpétuation de la vie
  4. L’art comme un témoignage

Nous allons traiter ici de deux de ces critères:

A. L'art officiel comme instrument de propagande nazie:

L'art officiel est tout art qui a été effectuée à la demande des bourreaux, que ce soit pour leur plaisir personnel, comme les artistes qui doivent reproduire des portraits…soit que ce soit de créer une fausse conception de la réalité de la vie dans les ghettos, par exemple le ghetto de Térézin où se trouve un atelier spécial, outil de propagande nazi.
Le ghetto de Térézin a été créé en novembre 1941 ayant trois objectifs:
a. Un lieu de rassemblement pour les juifs du Protectorat (la Bohême et la Moravie) et les Juifs de l'Europe occidentale (en particulier ceux de renommée mondiale).
b. Un camp de transit où les Juifs doivent être rassemblés puis déporté vers l’est, vers les camps d’extermination.
c. Un Ghetto modèle - Pour le monde extérieur, Térézin est présenté par les nazis comme une colonie juive modèle. Mais à l'intérieur, il s'agit d'un ghetto, ayant pour objectif de fournir une façade cachant l'opération d'extermination des Juifs. Dans ce contexte, l'un des premiers groupe qui a été déporté vers le ghetto en novembre 1941, sont des artistes, qui vont peindre des tableaux de propagande indiquant le ghetto comme une ville juive normale à tous les niveaux.

Ces oeuvres peuvent être considérées dans le style artistique officiel, qui est très caractéristique du régime nazi. Ainsi, il a été possible de convaincre le monde que Hitler laisse les Juifs vivre une vie autonome.
L’art officiel peut avoir d’autres utilisations, telles que les peintures de Dina Gottliebova pour Josef Mengele[2] à Auschwitz afin de documenter différents portraits de Tsiganes à travers l'Europe pour illustrer la théorie du racisme.
Dina Gottliebova[3]: Gottliebova a été recruté par Mengele à Auschwitz pour peindre des portraits de Tsiganes de différents endroits. Ces dessins avaient pour but une étude anthropologique. Les peintures avaient une référence particulière à la couleur des yeux, la forme du visage et la couleur de la peau. Parfois Mengele était debout derrière elle et lui dit ce qu'il fallait souligner dans les peintures.[4]

B. L’art comme outil de résistance spirituelle :

Il s’agit de peintures crées clandestinement en opposition au processus de dé-humanisation. L’artiste crée des oeuvres d'art, au péril de sa vie, le but est premièrement de se relier à la vie d’avant, deuxièmement, permettant la création d'un choix personnel de l’artiste. L’artiste sent qu’il a la possibilité de contrôler sa vie, ses choix… Ainsi nous pouvons comprendre des représentations « agréables » de la réalité dans laquelle ils vivent telles que les dessins des transports d’Esther Lurie[5] au ghetto de Kaunas en 1942 ou celle de Malvina Schalkova[6] de Térézin. Le sentiment que nous pouvons ressentir des peintures de Schalkova, c'est la vie calme et normale, ce qui est trompeur presque à penser qu'il s'agit d'un art officiel de propagande du ghetto.
Un troisième point dans l’art comme outil de résistance spirituelle est que l’artiste insiste dans sa représentation sur des faits de la Shoah qu’il n’a lui-même pas vécu. Tel que Félix Nussbaum[7], dans son auto -portrait avec le passeport en 1942, il dessine un certificat, l'étoile jaune hors il n’a jamais porté l’étoile jaune vivant dans clandestinité. Mais en fait Félix Nussbaum nous transmet sa peur, son expérience de vivre sous une autre identité, de devoir dépende d’autrui.
Le rôle des nombreux portraits faits dans des ghettos et dans les camps - comme un cadeau à des proches ou des amis comme preuve d'un état de santé raisonnable, mais leur but principal est de commémorer les personnes, prouver qu'ils vivaient en dépit de ce qui ont péri. Un exemple peut être vu dans les œuvres de Walter Ritov[8] du ghetto de Riga.

Un autre thème que nous pouvons voir dans ce genre de travail est le dilemme artiste / prisonnier. La question était de savoir comment exposer des sentiments afin de comprendre les faits de la vie dans les camps et les ghettos.


[1] Extrait du testament de l'artiste Gela Seksztajn, ghetto de Varsovie, 1er août 1942.
Gela Seksztajn, (1904-1943), a grandi à Varsovie et orpheline très jeune. Son père était cordonnier. Dès l'école primaire, son talent artistique apparaît. Elle est devenue professeur de l'école d'art Borochov à Varsovie. Elle présentera peu de temps avant la guerre une exposition intitulée « Portrait de l’enfant juif ». Dans le ghetto de Varsovie, elle se consacre à aider les enfants. Nombre de ses toiles figurent dans les archives “Ringelblum”
[2] Josef Mengele (1911-1979), officier et médecin SS, connu sous le surnom d’ "Ange de la Mort d'Auschwitz." A partir du printemps de 1943 a servi dans le camp d’ Auschwitz jusqu’au18/1/1945. Participant à la sélection des déportés voués à un gazage immédiat et s'est livré sur de nombreux prisonniers à des expériences pseudo-scientifiques portant sur les jumeaux, mais aussi sur les nains, les bossus, les transsexuels… Après la guerre, il ne fut jamais capturé et vécut 35 ans en Amérique latine sous divers pseudonymes, dont celui de Wolfgang Gerhard sous lequel il fut inhumé en 1979 au Brésil.
[3] Dina Gottliebova, née le 21 janvier 1923 à Brno dans une famille juive tchécoslovaque. Elle suit des études d'arts dans une école jusqu'en 1939, lorsque les troupes allemandes envahissent une partie de la Tchécoslovaquie. Quelques semaines plus tard, des mesures de discrimination visant les Juifs l'obligent à quitter l'école. A Prague, elle intègre une école d'arts graphiques, géré par la communauté juive, afin obtenir des compétences pratiques pour trouver un travail dans un autre pays. Déporté en 1942 à Térézin avec sa mère, elle sera déporta un an et demi plus tard à Auschwitz. Un de ses compagnons, qui connaissait son talent pour le dessin, lui demande si elle acceptait de peindre sur les murs des baraquements d'enfants. Elle représente notamment des fleurs, des montagnes ainsi que des personnages de Blanche-Neige et les Sept Nains. Un officier SS remarque ses peintures et l'emmène au campement des gitans d'Auschwitz où elle est présentée au docteur nazi Josef Mengele. Il lui demande de dessiner des portraits de prisonniers tsiganes déportés, avant leur mise à mort par ce dernier lors de ses expérimentations, en échange de la vie sauve pour elle et sa mère. Selon Dina, elle aurait ainsi réalisé onze portraits de tsiganes. Après la guerre, elle s'installe à Paris, puis a émigré aux États-Unis.
[4] Le musée national Auschwitz-Birkenau raconte dans un communiqué avoir acquis six de ses portraits en 1963, et un septième en 1977, qui avaient été récupérés par des survivants des camps. Contactée par le musée, Dina Gottliebova se rend en janvier 1973 en Pologne afin d'identifier les œuvres. Mais le musée lui indique qu'il les conservera, estimant que ces portraits appartiennent désormais à la mémoire des victimes du camp de concentration. Elle va se battre pendant trois décennies, en vain, pour obtenir la restitution de ses portraits.
[5] Esther Lurie, (1913-1998) Née dans une famille religieuse de cinq enfants en Lettonie. En 1934, avec la plupart de sa famille elle a immigré en Israël, et a participé à diverses activités artistiques.
En 1939, elle partit présenter ses œuvres en Europe et alla rendre visite à sa famille en Lettonie.
Avec l'occupation nazie ses œuvres ont été confisquées définies comme "l'art juif» et elle a été emprisonnée dans le ghetto de Kaunas. Déportée au camp de Stutthof, libérée en 1945 par l’Armée Rouge.
[6] Malvina Schalkova, (1882-1944) reçue son éducation artistique à l’école d’art de Prague et à l’Université de Vienne. Internée à Térézin en 1942, elle réalisa des centaines de peintures. Elle fut alors déportée vers Auschwitz où elle fut assassinée.
[7] Félix Nussbaum, né en 1904 à Osnabrück et mourut en 1944 à Auschwitz. Il participa à l'exposition des artistes libres de novembre 1938, à Paris, en y exposant des aquarelles. Réfugié en Belgique, il fut arrêté le 10 mai 1940 par la police belge et interné au camp de Saint-Cyprien. Pendant son séjour en camp, il ne dessine que des ébauches, mais après s'être évadé, il retourne à Bruxelles où il peint. Il fut arrêté par la Gestapo à Bruxelles, le 20 juin 1944, déporté à Auschwitz et assassiné. Son épouse, l'artiste Felka Platek (?-1944), fut arrêtée en même temps que lui et subit le même sort.
[8] Walter Ritov, peint des portraits de détenus du camp de Riga, en Lettonie, où il était détenu. Cache ses oeuvres dans le garage sous une armoire, après la guerre il retrouve environ 50 dessins de prisonniers des camps qui étaient avec lui.