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La garde – étude d’un cas de déportation

« La route pour Auschwitz a été construite par la haine, mais elle a été pavée par l’indifférence. »

Franklin Littell

Nous vous proposons ci-dessous une réflexion sur la façon dont les convois de déportations se sont mis en place. Elle est extraite du fascicule pédagogique écrit par Irena Steinfeld, directrice du Département des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem et paru en anglais sous le titre emblématique : « comment cela a-t-il été humainement possible ? » *
Les thèmes abordés : la bureaucratie, les témoins, la collaboration, les responsables, les questions éthiques.
Période : décembre 1941
Destiné à des élèves de : 15-18 ans

 

Introduction 

La méthode d’assassinat utilisée dans les six centres d’extermination a pour  principe d’amener les victimes sur le lieu de leur mort au lieu de faire venir les assassins jusqu’aux victimes. Les Juifs sont déportés de l’Europe entière vers les camps d’extermination en Pologne annexée ou occupée. Un vaste système de transports est alors mis en place. Cette détermination de la part des nazis de vouloir « nettoyer » l’Europe jusqu’au dernier Juif est l’une des caractéristiques principales de la Shoah : l’idéologie nazie est basée sur l’obsession que les Juifs, quels qu’ils soient, représentent un danger mortel pour la race aryenne. Le système complexe organisé pour transporter les victimes affiche le caractère prémédité et sans scrupule du projet nazi d’exterminer les Juifs. Les concepteurs de la politique nazie se sont appliqués à programmer une extermination « propre », ordonnée et efficace, plutôt que des manifestations de violence haineuse. Werner Best, par exemple, un des leaders intellectuels nazis évoque le besoin de tuer sans haine. Dans la pratique, bien entendu, l’assassinat est accompagné par des actes de brutalité et de cruauté. La complicité des employés de certaines professions comme par exemple de la part des cheminots soulève en elle-même une série d’interrogations, en particulier concernant l’attitude de certains dont le rôle est indispensable pour accomplir la Solution finale. Le régime nazi ne semble pas avoir rencontré de difficultés pour mobiliser des personnes qui ne partageaient pas nécessairement l’idéologie du parti et les a transformés en éléments performants pour mener à bien leur projet d’extermination. Le rôle joué par la technologie moderne dans le processus de la Shoah pose en lui-même toute une série de questions : la nature de la modernité, le rôle de l’État contemporain et la place de la technologie. Les convois de déportations constituent une plaque tournante entre bourreaux, victimes et témoins. Tous y sont manifestement présents.

 

Conseils pédagogiques

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, le cas présentement analysé est essentiel pour la compréhension de ce qui a rendu possible la Shoah. Il peut être abordé sous plusieurs angles et examiné à des niveaux différents :

  • Analyser les différents rôles, motivations et modèles de comportement des divers individus impliqués dans le convoi.
  • Le rôle joué par les différentes administrations et les bureaux dans l’organisation complexe des tâches requises par le processus. Cela concerne aussi bien ceux relevant de l’État totalitaire, que ceux qui étaient en place bien avant ou encore ceux engendrés par la modernité.
  • Les questions philosophiques sur la part de responsabilité des individus dans une société totalitaire et le rôle joué par l’idéologie qui contraste avec l’organisation bureaucratique elle-même, ce que Hannah Arendt appelle : la banalité du mal. 

Suggestions d’activités

Première étape : Le contexte historique

Avant d’amorcer le travail avec les élèves, l’enseignant doit leur présenter une introduction afin de bien situer le contexte et l’arrière-plan des événements. Le convoi présenté dans ce cours date de décembre1941, avant la conférence de Wannsee, mais le contexte est le même. Ainsi si le temps le permet, il serait judicieux de visionner des séquences du film retraçant cette conférence, ou bien d’utiliser des passages sélectionnés du film Shoah. On pourra se servir également de  témoignages disponibles en ligne, notamment sur le site de Yad Vashem (en anglais). Il sera important par ailleurs de disposer de cartes géographiques, en ayant recours par exemple à l’Atlas de la Shoah de l’historien Martin Gilbert.

    Deuxième étape : « La garde » du convoi : lecture croisée des notes concernant le convoi, décrites par un responsable de la garde et par une jeune juive déportée.

    En suivant les instructions, les élèves peuvent chacun à leur tour lire les différents passages de « La garde ». Un élève pourra prêter sa voix à Salitter (le garde) et un autre à Hilde Sherman. Les textes sont assez longs, il est donc possible d’organiser un système de relais entre les élèves. On soulignera les différentes perspectives lorsque victime et bourreau décrivent le même événement. À la fin de chaque passage, nous suggérons que la classe analyse et discute du langage employé, les sujets inclus ou omis par chaque protagoniste et les différences relevées dans leur description respective.

    Quelques questions pour vous aider 

    1. Les différences sont significatives entre les deux descriptions.
      • Quels sont les éléments communs ?
      • Quelles sont les différences ?
      •  Quels sont les éléments présents ou omis dans chaque description ?
      •  Quelle est la préoccupation centrale de chaque texte ?
      • Dans quel but chaque témoignage a-t-il été rédigé ? De quelle manière le style employé en témoigne t-il ?
    2. Dans le texte de Salitter, quelles sont ses motivations lorsqu’il est :
      •  officier de police faisant son travail ?
      •  bourreau motivé par son idéologie et ses sentiments anti-juifs ?
      •  Salitter remarque que certains gardes ont dû être secoués pour agir avec plus d’énergie.
        Cependant, aucun n’a renoncé à son rôle. Qu’est ce que cela nous indique à propos des diverses réactions parmi les gardes.
    3.   Le rapport de Salitter est cassant, factuel. À quel moment dévie-t-il de cette voie ?
    4.   Outre les victimes et les bourreaux, quelles notes dans le texte indiquent la présence d’autres personnes ? Comment sont-elles décrites dans chacun des rapports ?

    Introduction

    Le   train   a   joué   un   rôle   crucial   dans l'application  de  la  Solution  finale. L'organisation et la coordination des convois sont un sujet compliqué, en particulier pendant la guerre. En raison de l’augmentation des manques de matières d’approvisionnement et de la priorité donnée aux  transports militaires, l'attribution de trains pour la déportation des Juifs n'était pas  toujours  simple  à  organiser. Cela a demandé une collaboration étroite de toutes les administrations, la S.S., les responsables civils des chemins de fer allemands, le ministère des Transports, et même, parfois, le ministère des Affaires étrangères, pour pouvoir ainsi surmonter les difficultés et permettre aux transports de fonctionner d’une manière tellement efficace au point que des centaines de milliers de Juifs ont pu être déportés vers leur mort. 

    Les nazis ont conçu un plan général pour mettre en œuvre leurs théories raciales et faciliter ainsi une  réorganisation démographique de  l'Europe. Allemands et  Polonais devaient être réimplantés dans de nouvelles zones. Les Juifs, eux, devaient être concentrés à l'Est et, plus tard, une fois la décision prise de les assassiner, ils devaient être déportés vers les centres de mise à mort.

    En janvier 1942, quinze hauts responsables de ministères ou de la police du Troisième Reich sont convoqués à une conférence dans une villa du quartier de Wannsee, situé dans la périphérie de Berlin. C’est dans cette villa qu’ils coordonnent le vaste projet visant à ’extermination des Juifs d'Europe. Heydrich, le chef du Bureau central de Sécurité du Reich déclare que l'Europe « doit être balayée d'ouest en est dans le cadre de la mise en œuvre concrète de la Solution finale ».  Les  personnalités présentes  à  cette  réunion  examinent alors  les  détails pratiques.

    Au printemps et en été 1942, les dispositions concernant l'extermination sont achevées et la déportation  vers  les  camps  d'extermination  démarre.  Les  nazis  utilisent  la  technologie moderne et exploitent le large réseau européen de transports pour déporter des millions de Juifs de tous les points du continent vers l'Est. Des Juifs de Paris et d'Amsterdam, de Salonique et de Varsovie,  sont  parqués,  entassés  dans  des  wagons  à  bestiaux,  et  transportés  sur  des centaines et des centaines de kilomètres, afin d'être, pour la majorité d'entre eux, immédiatement assassinés dès leur arrivée à destination.

    La déshumanisation, l'humiliation et la souffrance infligées aux victimes sont terribles. Les Juifs sont transportés comme du bétail dans des wagons de marchandises plombés. Ils souffrent du froid glacial en hiver et de la chaleur étouffante en été. Les wagons sont surpeuplés, les passagers emprisonnés, privés des conditions sanitaires les plus élémentaires. Ils manquent d’air, d’eau, et n’ont pour toute nourriture que celle qu’ils ont amenée. Une fois dans le train, ils sont dépourvus de toute liberté de choix et incapables de contrôler leur vie. Ils ignorent leur destination et combien sera la durée de leur voyage et le sort qu’il leur sera réservé à leur arrivée. Les convois sont souvent placés sur des voies de garage afin de permettre le passage d’autres trains. Par conséquent, les déportés passent plusieurs jours enfermés dans les wagons. À l'arrivée, plusieurs cadavres sont dénombrés dans chaque wagon. 

    La section suivante examinera les différents individus impliqués à plusieurs niveaux et à travers les divers aspects de l’organisation et du fonctionnement des convois transportant les Juifs vers les centres d'extermination à l'Est. Sont compris les équipes professionnelles des transports ferrés, sans lesquelles aucun convoi n'aurait pu être mis en route, les policiers chargés de l’escorte et de la garde des convois, et les officiers S.S. qui ont planifié et coordonné les déportations. Un autre groupe important est celui de toutes les personnes assistant au passage des trains, les témoins qui ont pu observer le sort cruel réservé aux Juifs.

     

    Le transport des juifs de Düsseldorf à Riga, 11-17

    Chaque transport était accompagné par un détachement de gardes, qui était généralement composé de policiers. Dans les convois de déportation qui partaient d'Allemagne, ce détachement était le plus souvent composé d'un officier et de 15 hommes. Leur tâche débutait avec la mise en place du train, et s'achevait lorsque toutes les personnes dont ils avaient la charge étaient livrées à leur destination finale. Salitter était l'un de ces officiers. Il avait reçu la charge d'escorter un transport de 1007 juifs qui quitta Düsseldorf pour Riga le 11 décembre 1941. Les juifs avaient été rassemblés dans la cour de l'abattoir de Düsseldorf. De là, ils furent menés à la gare où ils embarquèrent dans le train qui les conduisit à Riga. Salitter rédigea un rapport détaillé de l'ensemble du voyage, contenant des recommandations pour ses supérieurs. En dehors de ce document, nous n'avons aucune autre information sur lui. Ce rapport est présenté en parallèle avec le témoignage de Hilde Sherman, une jeune femme juive qui avait été déportée avec son mari et sa famille dans ce même transport.

     

    I. La préparation du transport

    Salliter ne fait pas référence aux coups mentionnés par Hilde Sherman. Comme elle le raconte, elle fut battue « par un officier S.S. de haut rang ». Il est possible que ce fut Salliter lui-même. Sinon, c'était certainement l'un de ses collègues. Quelles peuvent être les raisons qui expliquent que cet incident ne trouva pas sa place dans le rapport ?

    Le rapport de Salliter
    Le convoi de juifs prévu pour le 11 décembre 1941 comprenait 1007 personnes… Le convoi était composé de juifs des deux sexes et d'âges variables, depuis les bébés jusque l'âge de 65 ans… Sur la route entre la cour de l'abattoir [le point de rassemblement désigné] et le quai d'embarquement, un juif a essayé de se suicider en se précipitant sur un tramway. Mais il est tombé sur le pare choc du tram et a été seulement légèrement blessé. Il s'est remis pendant le voyage et a compris qu'il ne pouvait que partager le sort des évacués. Une vieille femme juive s'est éloignée du quai sans que personne ne s'en aperçoive – il pleuvait et il faisait très sombre –, est entrée dans une maison voisine, a enlevé ses vêtements et s'est assise sur un cabinet. Une femme de ménage l'a cependant aperçu, et elle a été ramenée au convoi.

    Le témoignage de Hilde Sherman

    « … D'après les ordres de la Gestapo, nous pouvions prendre jusque 50 kg de bagages et un matelas fin de 70 cm, de long et de 30 cm, de large, avec les draps, etc. Bien entendu, chacun essaya d'entasser ses meilleures affaires dans sa valise, car personne ne savait combien de temps durerait ce que l'on nommait "la réinstallation"… Et ainsi nous fûmes embarqués dans le train le 10 [décembre 1941]. Je dis au revoir à mes parents… Le nom de mon mari était Kurt Winter. J'ai été déporté avec sa famille. Nous sommes arrivés à Düsseldorf à la tombée de la nuit. Nous dûmes descendre du train et marcher jusqu'à la cour de l'abattoir, où nous avons été regroupés tous ensemble. Je me rappelle que même alors les personnes âgées étaient incapables de porter leur bagage, et simplement les ammener dans la rue. J'ai vu comment les habitants de la ville observaient. Ils ne sont pas sortis dehors mais regardaient à travers leur fenêtre. Je pouvais voir les rideaux bouger. Personne ne peut prétendre qu'il n'a rien vu. Bien sûr qu'ils nous ont vus. Nous étions plus de mille personnes.

    Juifs rassemblés dans la gare pour être déportés, Olkusz, Pologne, juin 1942 Nous sommes alors arrivés dans la cour de l'abattoir [le point de rassemblement] et nous y sommes demeurés une nuit entière. Tout était trempé. C'était une terrible nuit. C'était le commencement. Ce fut la première fois que j'ai été battu. C'était un officier S.S. de haut rang qui se tenait à l'entrée. Il y avait des escaliers raides qui menaient en bas dans la cour et les gens n'allaient pas assez vite. C'est pourquoi il m'a poussé et a hurlé: "qu'estce que vous attendez ? Le prochain tram ? Il n'y aura plus jamais de tram pour vous !"… Peu de temps après, nous avons du nous déshabiller totalement et nos affaires ont été prises. »

     

    II. La montée dans le train

    Le rapport de Salliter
    Le départ du convoi était prévu pour 10:30. Les juifs ont été ainsi amenés sur le quai d'embarquement pour être prêt à monter à 04:30. Cependant, la Reichsbahn (la société de chemin de fer allemande) ne pouvait pas disposer d'un train prêt si tôt; ils ont prétexté d'un problème de manque de personnel. En conséquence, l'embarquement des juifs n'a pas commencé avant 09:00.

    L'embarquement des juifs dans les wagons a été fait avec une grande hâte, car la Reichsbahn avait insisté sur le fait que le train devait partir à l'heure. C'est pourquoi il n'est pas surprenant que certains wagons aient été surpeuplés (60- 65 personnes) tandis que d'autres contenaient seulement 30 à 35 passagers. Cela a causé des problèmes pendant tout le voyage jusque Riga, certains individus juifs tentant à plusieurs reprises de passer dans les wagons moins peuplés. Lorsqu’on a eu le temps, je les ai autorisés, dans certains cas, à faire le changement, d'autant qu'il y avait aussi certaines mères qui avaient été séparées de leurs enfants… Le chargement du train s'est terminé à 10:15 et … le train a quitté la gare de Düsseldorf-Derendorf aux environs de 10:30.

    Le témoignage de Hilde Sherman

    « Le lendemain à l'aube nous avons été conduits de force au quai. Le train n'était pas arrivé. Il faisait un froid de canard. Nous sommes restés là debout encore et encore de 04:00 à 9:00. On nous a alors appelés et le voyage a commencé ce 11 décembre 1941 … Tout nous avait été pris. Une des personnes a questionné un des gardes, un S.S., pour savoir quand le train viendrait? Ils ont pris un gourdin et l'ont tellement frappé qu'il est resté là sur le sol. Il n'a pas fait partie du convoi. C'était notre premier mort. C'était le commencement.  »

     

    III. Le convoi se met en route

    Le rapport de Salliter
    Je me suis aperçu que le wagon réservé aux gardiens n'avait pas été placé au centre du convoi, mais avait été accroché à la fin du train, c'est-à-dire qu'il était le wagon n° 21… Du fait d’un défaut du système de chauffage, la pression de la vapeur n'atteignait pas les derniers wagons. A cause du froid, les vêtements de l'escadron de garde n'étaient pas secs (il a plu pendant toute la durée du transport). En conséquence, j'ai du me confronter aux gardes qui ne pouvaient pas rester à leur poste car ils se sentaient mal… Du poste de commandement on ne pouvait pas voir la totalité du train. A chaque fois que le train s'arrêtait, les juifs tentaient de contacter les gens qui se trouvaient dans les différentes gares, afin de faire poster des lettres ou pour demander de l'eau. En conséquence, j'ai placé deux gardes dans l'un des wagons de tête…

    Le témoignage de Hilde Sherman

    « Nous étions dans un wagon de voyageurs. C'était avant que l'on commence à utiliser les wagons à bestiaux. Nous étions tellement entassés qu'il faisait une chaleur insupportable. En plus de cela, le chauffage fonctionnait plus qu'il n'était nécessaire. Dans l'autre wagon, où étaient les enfants, il n'y avait pas du tout de chauffage. Ils étaient presque gelés …   »

     

    IV. Le voyage

    Le rapport de Salliter
    A 11:10 [le 12 décembre] nous arrivâmes à Konitz. [Salliter voulait réorganiser le train afin que le wagon de la garde se trouve au centre]. Au début l'idée a été acceptée, mais alors le chef de gare m'a déclaré … que cela ne serait pas possible … Il m'a dit que le train devait partir le plus tôt possible. Un réaménagement du train serait impossible… Le comportement du chef de gare m'a semblé étrange, et je l'ai informé que je voulais débattre de la question avec ses supérieurs. Il m'a répondu que je ne pourrais pas joindre ses supérieurs. Il avait ses ordres. Le train devait partir, de plus deux autres trains étaient en route. Il m'a suggéré de transférer les juifs du wagon du milieu et de les mettre dans le wagon de seconde classe où étaient les gardes. Et ainsi je pourrai installer mes soldats dans le wagon vide. Je pense que quelqu'un de l'échelon supérieur devrait se préoccuper que cet employé du rail soit informé que les membres de la police allemande doivent être traités différemment que les juifs. J'ai l'impression qu'il s'agit d'un homme qui parle encore de « ces pauvres juifs » et pour qui le terme « juif » est en fait inconnu… …

    A Tilsit: Là … le wagon des gardes a été mis en tête du train et ils ont eu finalement un peu de chauffage. Les gardes ont beaucoup apprécié cette chaleur … étant donné que leurs uniformes étaient trempés et qu'ils pouvaient enfin les faire sécher… Normalement le trajet en train de ce point à Riga dure 14 heures, mais comme il n'y avait qu'une voie et que notre train était seulement d'une priorité secondaire, le voyage a souvent été stoppé pour de longues périodes de temps.

    Le témoignage de Hilde Sherman

    « Je me souviens que nous souffrions terriblement de la soif. Nous avions pris du pain avec nous, mais la soif était terrible. Tout le monde dans le wagon était fiévreux à cause de cette chaleur torride. Nous sommes arrivés à Insterburg, juste avant la frontière, dans ce qui avait été la Pologne. Le train s'est alors arrêté. Les portes ont été ouvertes et nous avons été autorisés à sortir et à ramasser de la neige pour boire. Nous pouvions la boire lorsqu'elle fondait… Je n'avais pas ôté mes bottes car je savais que je ne pourrais pas les remettre sur mes jambes gonflées. J'étais la seule qui n'avait pas la fièvre et pouvait sortir du train. Aussi ais-je accumulé le plus possible de neige sur des plats et j'en ai même donné aux wagons voisins à travers leurs fenêtres. Au bout du quai j'ai aperçu une boîte aux lettres. J’ai écris une carte postale à mes parents et leur ai marqué que quand viendrait leur tour de partir, il fallait qu'ils prennent uniquement des vêtements chauds. La carte postale a fini par leur arriver ainsi que l'une de mes connaissances me l’a raconté plus tard. Nous avons voyagé pendant trois jours et quatre nuits à travers la Lituanie. J'étais profondément impressionné par les maisons des paysans et leurs toits de paille. C'était quelque chose que nous ne connaissions pas en Allemagne. Ils utilisaient des puits. En Allemagne nous avions l'eau courante. Les gens étaient autour des puits avec des bottes de feutre et leurs peaux de mouton. Ils avaient l'air si misérable. J'ai pensé: mon Dieu, ces Lituaniens sont de bons catholiques, et si c'est cela leur vie sous l'occupation allemande, quel sera notre sort comme juifs, comme déportés…  »

    Dans son rapport sur la dispute avec le chef de gare, Salitter se plaint que l'autre ne sait vraiment pas ce que signifie le mot « juif » et ses implications. Qu'estce que cela semble impliquer en ce qui concerne l'attitude de Salitter vis-à-vis de la tâche qu'il accomplit ? Ce passage n’est-il pas différent du reste du rapport qui est rédigé dans un style sec, et se veut un compte-rendu factuel uniquement ?

     

    V. La fin du voyage

    • En décrivant les relations avec les Lituaniens, Salitter fait référence à leur comportement vis-à-vis des Allemands et vis-à- vis des Juifs. Qu'est-ce que cela nous apprend sur ses propres motivations à accomplir « ses devoirs  » ?
    • Quel sont les motivations de Salliter lorsqu'il décide de garder les Juifs dans le train après leur arrivée à Riga ?
    • Quels sont les facteurs extérieurs qui contribuent à cette décision ? Quelle en est la conséquence pour les Juifs ?

    Le rapport de Salliter
    … Nous sommes arrivés à Riga à 21:50. Le train est resté à la gare pendant une heure et demie… Le train est resté là sans chauffage. La température à l'extérieur était de moins douze… A 1:45 du matin, nous avons abandonné notre responsabilité sur le convoi, et six gardes lituaniens ont pris en charge sa surveillance. Comme il était minuit passé, qu'il faisait noir et que le quai était recouvert d'une fine couche de glace, on a décidé que le transfert des juifs au ghetto de Sarnel n'aurait lieu que le dimanche matin…

    … Riga a une population d'environ 360.000 habitants. Parmi eux il y avait sans doute 35000 juifs. Comme partout ailleurs, les juifs étaient très importants dans le commerce. Après l'entrée de l'armée allemande, les magasins ont été fermés et confisqués. Les juifs ont été enfermés dans un ghetto entouré de fils de fer barbelés. A ce oment, il n'y avait que 2500 juifs de sexe masculin qui étaient employés aux travaux forcés. Les juifs restant avaient été utilisés quelque part ailleurs ou bien tués par les Lituaniens… Ce que je peux dire c'est que les Lituaniens sont amicaux avec les Allemands et beaucoup d'entre eux parlent l'allemand… Leur haine est directement dirigée contre les juifs. C'est pourquoi, à partir du moment où ils ont été libérés, ils ont joué un rôle important dans l'élimination de ces parasites. Cependant ils trouvent étrange, comme je l'ai entendu de certains travailleurs du rail, que les Allemands transfèrent les Juifs en Lituanie au lieu de les éliminer dans leur propre pays.

    Le témoignage de Hilde Sherman

    « A la nuit, le train s'est arrêté soudain. Nous n'avions aucune idée de l'endroit où nous étions. A l'aube, nous avons vu une pancarte indiquant que nous étions à Shirotawa. Où est Shirotawa ? Qu'est-ce que Shirotawa ? Vers 10 heures, nous avons entendu des aboiements de chiens. Une troupe de S.S. est arrivée et a encerclé le train. Les portes ont été ouvertes et les hurlements ont commencé : dehors, dehors, vite, vite. Nous devions sortir et les derniers à descendre devaient nettoyer les wagons avec leurs mains. Il n'y avait pas de chiffons. Nous avons du nous aligner le long du quai. Une voiture est arrivée avec deux officiers S.S. de haut rang. Ils sont sortis de leur voiture et je me souviens que l'un d'eux à commencer à crier : "Mettez-les par 5 et prenez-les avec vous au ghetto". Un homme appelé Meyer, qui venait de Gort, un petit village près de Düsseldorf, avait deux enfants, deux petits garçons, dans les bras, et il a demandé : "Monsieur, le Ghetto est-il loin ?" Au lieu de répondre, l'officier a pris une cravache et l'a frappé au visage. Il a libéré un berger allemand qui a attaqué l'homme. L'individu est tombé à terre avec ses deux enfants. Quand il s'est relevé, sa bouche était pleine de sang et ses dents brisées. Ce fut notre première impression de Lituanie, de Riga, de Shirotawa… Il y avait de la glace partout… Le ghetto était à peu près à 20-25 km de Shirotawa. Des gens prenaient leurs sacs. Les Lituaniens ne se contentaient pas de regarder, ils pillaient. Lorsque le train est parti, ils ont volé tout ce qui était sur le sol. Ensuite nous sommes passés par une banlieue et avons gravi une petite colline. Il y eut alors une porte en fer. Elle s'est ouverte et nous nous sommes retrouvés dans le ghetto.  »

     

    VI. Conclusions

    Le rapport de Salliter

    1. Les provisions [pour les gardes] étaient bonnes et suffisantes.
    2. Le fait que les hommes étaient équipés avec deux couvertures, des instruments de cuisine et un réchaud de campagne, des vêtements chauds, des fourrures et des bottes chaudes, a été très utile et cela doit être renouvelé pour de futurs convois.
    3. Les armes et les munitions étaient suffisantes, à cause des risques d'attaque des partisans en Lituanie et en Lettonie.
    4. Les deux lanternes ont bien rempli leur rôle.
    5. L'assistance de la Croix-rouge [allemande aux gardes] est digne de louange.
    6. Afin de fournir de l'eau aux juifs, il est essentiel que la Gestapo soit en contact avec la Reichsbahn pour coordonner une heure d'arrêt quotidien dans une gare du Reich.

    Le livre « How was it humanly possible ? » accompagné de la brochure pédagogique est disponible en anglais. Pour le commander contacter nous par email: education.sales@yadvashem.org.il